Introduction au séminaire ADELS/UNADEL

Seule la délibération démocratique sur les finalités du “vivre ensemble” fonde l’exercice d’un pouvoir légitime

par Martine Theveniaut [1]

(Contribution au débat du 5 juillet coanimé par l’ADELS et l’UNADEL)

Question 1 : La démocratie participative : quel sens lui donnons nous aujourd’hui ? Quelles ambitions nos réseaux souhaitent-ils porter au niveau national comme dans l’évolution des pratiques ?

a) Définition et diagnostic

Ce qui se passe est une mutation considérable dont la prise de conscience est difficile. Le retour de la paix dans les années 1950 a renvoyé dans l’ombre les rapports de force qui ont installé la prospérité dont a bénéficié le monde occidental. Les déséquilibres planétaires, les désastres humains et écologiques sont le revers de la même pièce. Mais, dans ces quelques décennies, nous avons perdu le mode d’emploi et la maîtrise d’une grande partie des choix nous concernant. Notre pensée critique, notre vision lointaine se sont assoupies. L’aliénation de nos pouvoirs créatifs est devenue « l’alliée de nos propres fossoyeurs »[2]. Quand le moteur de l’intégration sociale est tombé en panne, vers les années 1970, nous avons dû réapprendre les solidarités actives, sans réussir pour autant à enrayer l’exclusion.

La radicalité du changement, c’est affirmer dans les actes que « résister c’est créer »[3]. C’est une voie de développement personnel, de renouvellement social et d’approfondissement de la démocratie. C’est une perspective de sortie par le haut, pour donner tort aux litanies d’un « individualisme qui tue le collectif ». Le collectif est en vrac. Quelles sont les finalités du vivre ensemble ? L’organisation des solidarités humaines est une question essentielle dans un monde où plusieurs milliards de personnes ont à partager des ressources limitées. La finalité partagée peut être définie simplement comme la perspective de bien vivre ensemble aux mêmes lieux, dans un monde durablement vivable pour tous.

La délibération démocratique, seule à pouvoir fonder l’exercice d’un pouvoir légitime

Dans les années 80, la référence autogestionnaire a perdu de sa vigueur et de sa crédibilité en entrant dans l’orbite du programme de gouvernement d’union de la gauche, sauf au PSU où elle a continué d’être discuté « pour de vrai » comme une autogestion pratiquée. La prise de pouvoir d’État reste l’horizon indépassable des partis, de gauche comme de droite, rejoints en cela par la gauche antilibérale. Ils ont en commun d’en faire le préalable à tout « vrai » changement. C’est une des confusions à lever pour que les réseaux d’acteurs du développement local sortent de l’ornière et s’affirment autonomes. Le droit civique se prononce sur les idées des autres, déjà débattues par les professionnels dans les assemblées représentatives « supra ». La démocratie participative détourne l’attention de la crise fondamentale de la démocratie, plutôt qu’elle ne permet d’y remédier. La délibération, qui est l’une des fonctions les plus nobles de la démocratie, est de fait inexistante, capturée sans que l’on sache d’ailleurs s‘il reste un pilote dans l’avion.

Les pouvoirs publics ne sont pas les seuls à produire et à garantir le bien commun.

Ils ne sont pas prédisposés à recomposer des réponses, adaptées aux problèmes qui se posent à l’échelle des territoires de la vie quotidienne, car ils sont segmentés. À chaque nouveau problème social, l’annonce publique solennelle d’un nouveau « droit à » est faite pour combattre ce qui reste pensé en termes de handicap (social ou territorial). Personne ne se sent pour autant investi de la responsabilité de faire vivre ce « droit » dans la durée. La priorité peut fluctuer sans que le but soit atteint. Il n’existe pas de vision prospective, pas d’anticipation des finances publiques dédiées sur le moyen terme. On reste dans la gestion. Trente ans de « politiques actives pour l’emploi », de droite et de gauche, n’ont pas enrayé l’exclusion, malgré des moyens considérables. La rigidité du système s’est renforcée du fait de l’afflux du nombre et de la complication qui compartimente et renvoie chacun à un seul morceau de la solution. En fait, le système n’est pas conçu pour le service de ceux à qui il est destiné, tout simplement parce qu’il ne part pas de leurs ressources, mais les considère à charge. Soutenir la personne du côté de ses atouts pour qu’elle reprenne sa vie en mains est une philosophie de l’action dont il faut définir les prémisses pour changer de cap.

Si des luttes sociales vigoureuses ont autrefois contribué aux avancées sociales et à l’équilibre des pouvoirs, il serait périlleux aujourd’hui de placer tous ses espoirs entre les mains des pouvoirs publics. L’État se soumet de plus en plus aux injonctions des pouvoirs économiques, externalise les coûts sociaux et environnementaux résultant d’une logique d’omni consommation. Il recule dans l’exercice de ses missions de garant d’une redistribution et d’une protection des plus vulnérables de nos concitoyens. Le déficit de contrepouvoir démocratique adapté à notre temps est flagrant.

La captation de l’inventivité sociale

Le bilan de trente ans d’expérience montre que l’inventivité sociale des simples citoyens, des habitants ou des « communautés de base » est captée et employée comme une ressource énergétique (immatérielle, la plus précieuse de toutes), transformée en roue de secours, en procédure ou en « belle pratique » scrutée comme l’oasis dans le désert. Elle entretient des pouvoirs établis de sorte que rien ne change sur l’essentiel et la tendance à revendiquer de la reconnaissance, la dépendance financière, la concurrence entre acteurs locaux, plutôt qu’à concentrer les énergies sur la constitution et la consistance propositionnelle de contre-pouvoirs démocratiques solides.

b) L’ambition des réseaux concernés par l’ancrage territorial du changement

Comment éviter de laisser faire par incapacité de savoir comment faire autrement ? Comment permettre aux différents types d’acteurs d’apporter leur quote-part de réussite à la production du bien public ?

Pistes en restant au niveau assez général « d’aller dans le sens de… » en sachant qu’il s’agit d’une transformation déjà amorcée qui demandera du temps. Mais que courir derrière l’urgence et les calendriers qui ne sont pas les siens ne fait qu’approfondir le fossé.

La participation c’est prendre du pouvoir par l’action pour faire exister des contre-pouvoirs ainsi que des amorces de réponses opérationnelles aux questions du vivre ensemble. Le danger (mortel) est l’absence d’autonomie de la société civile. Depuis Seattle, elle est reconnue, formellement en tous cas, du local à l’international et appelée à des partenariats tri-sectoriels où elle représente le troisième pilier aux côtés de l’économique et du politique (avec lequel elle ne se confond pas).

§ Quel est le projet que nous voulons porter pour vivre ensemble ? Ouvrir ou rouvrir des espaces de débat public autonomes avec les gens tels qu’ils sont, pour qu’ils se réapproprient la compréhension des choses et la place qu’ils peuvent y prendre. Veiller à l’autonomie de ces espaces par rapport aux influences financières et politiques, y compris celles des partis. Il y a des temps et des lieux pour porter de façon juste des affirmations et des propositions. C’est un apprentissage.

§ Encourager et accompagner la prise du pouvoir par l’action. Le pouvoir n’est qu’une illusion s’il ne peut pas être utilisé concrètement, c’est-à-dire s’il ne permet pas de passer à l’action pour effectuer les changements souhaités. Assortir la décision collective partagée d’un véritable chemin de mise en pratique, avec des engagements et des indicateurs pour « se rendre compte » et « rendre compte » des jalons.

§ Reformuler les mandats sociaux pour qu’ils reflètent la réalité. Un mandat social est détenu « en raison » et « à raison » d’une mission définie. L’ébranlement de la société salariale et du fonctionnement démocratique font porter à des organisations collectives exsangues une fonction de représentativité qu’ils n’incarnent plus. Tandis que des catégories entières de personnes sont privées de mandats sociaux car elles ne rentrent pas dans les cases : les sans logis, les sans papier (les réfugiés), les sans autonomie (personnes âgées, dépendantes, malades, handicapées…), les sans travail (les chômeurs, mais aussi les retraités), les sans revenu (les pauvres, les habitants des bidonvilles des grande métropoles du monde). Cette partition est proprement explosive. Elle est illégitime, même si elle est légalement inscrite dans des textes. On ne peut pas imaginer retenir dans l’inexistence la majorité de la population ( d’un pays, et à fortiori du monde) sans conséquences ravageuses pour tous.

Question 2 : Le développement durable : quelles contributions nos réseaux peuvent apporter à sa diffusion, à son appropriation et à sa mise en œuvre ? Quels sont les besoins des territoires ?

Tous les biens (dont les ressources naturelles font partie) ne sont pas des marchandises, mais on ne sait pas faire la différence entre eux, ni qualifier au regard de quoi déterminer leur valeur et gérer leurs usages. Ce qui empêche de sanctionner les abus de position dominante et met en péril la survie de l’humanité. La pensée des relations aux lieux est en souffrance, qu’il s’agisse des relations entre les personnes, entre les territoires, ou celles des territoires avec leur environnement naturel.

Cette question est à part entière reliée à celles d’une « alterlocalisation »[4]. La mondialité s’est installée. Elle fait bouger les frontières géographiques et mentales, entame identités et appartenances, entraîne des migrations d’une ampleur considérable. Elle déplace et transforme les activités économiques et les usages sociaux de l’espace, ceux où chacun vit au quotidien. Quand bien même nous rêverions de mondes séparés dans l’intention de rester indemnes de l’évolution générale, ce n’est tout simplement pas possible. Oui, l’interculturalité est le destin des peuples, mais pas n’importe comment, car il s’agit de devenir soi et de vivre ensemble, aux mêmes lieux, « entre frères de sang et cousins de fortune »[5].

C’est un euphémisme de dire que l’intérêt soudain pour le développement durable n’est pas, en France, le produit d’une mobilisation véritablement spontanée de la société civile, ni même de la majorité des élus ou des acteurs locaux. Le concept doit sa construction et sa diffusion à une poignée de scientifiques et de r
esponsables institutionnels qui ont su mettre en place les relais nécessaires. Derrière « une rhétorique des bons sentiments », écrit Jacques Theys « le discours du développement durable a pour principale qualité de gommer les contradictions qu’il énonce pour ne pas avoir à les résoudre ». Une enquête de 1995
[6] est sans équivoque sur le diagnostic. Les tendances les plus préoccupantes pour le développement durable en France sont clairement les enjeux liés à l’aménagement du territoire, à la périurbanisation, à l’explosion de la mobilité, à la ségrégation urbaine, aux inégalités entre les communes. Ces phénomènes sont décisifs, bien avant l’industrie ou même l’énergie. Au lieu de l’articulation espérée entre le local et le global, on assiste à une autonomisation des démarches. Les intérêts de l’actionnaire, de l’habitant ou du salarié ne sont pas forcément les mêmes. Il ne faut pas gommer la dimension essentiellement politique du développement durable (les finalités du vivre ensemble), inséparable d’une gestion des contradictions. « Ce qui devrait être au cœur de la démarche, c’est l’obsession constante de créer des passerelles, de tisser des coutures entre le local et le global, le sectoriel et le spatial. Les outils existent. Il leur manque une visée stratégique et une révolution copernicienne dans nos représentations de l’espace. En s’inspirant de la « topologie », et non des figures classiques de la hiérarchie ou du réseau, en accordant une place centrale à la singularité des lieux (aux spécificités géographiques ou aux potentiels locaux) et aux articulations qui les relient, on peut aller de proche en proche à l’espace global »[7].

Pistes pour « aller vers » : Apprendre à construire des systèmes d’action composites reliés par des finalités, une stratégie, des outils, une volonté politique, une opérativité locale.

Les réponses globales ne sont viables que si elles s’inscrivent dans les territoires de vie. Les autorités locales, avec les habitants qui s’organisent pour trouver des réponses à leurs problèmes et à leurs aspirations, sont appelés à devenir des acteurs sociaux majeurs, alors qu’ils ont pour le moment un rôle subsidiaire.

Il faut s’y préparer. Et là, on a bien besoin de s’allier entre société civile, acteurs du monde politique et avec ceux des acteurs économiques qui commencent à y venir, pour faire poids.

Question 3: Où en sont les dynamiques territoriales ? Quels sont leurs besoins ? Comment mieux les soutenir ?

Par la force des choses et par solidarité, des forces sociales ont commencé à organiser pour survivre, résister et tenter de changer l’ordre des choses. La solidarité, tout comme le développement local, ne se décrètent pas, ils s’organisent. Il semble que ce soit à l’échelon le plus local que t les résistances au changement sont les plus têtues. L’organisation autonome et propositionnelle des forces vives locales est difficile dans une durée suffisante pour produire des résultats tangibles. Les relations de coopération avec des interlocuteurs décisionnaires sont longues à installer et portent rarement sur des questions d’orientation de fond sur le devenir du territoire. La loi Voynet reste une avancée trop exceptionnelle et bien édulcorée !

À d’autres échelons, ce n’est pas plus facile, parce que relativement peu de personnes font le chemin de sortir du local pour aller voir comment ça fonctionne aux étages au-dessus, et en interaction dans d’autres mondes que le leur. La société civile et ses réseaux sont divisés. L’information utile ne redescend que très rarement jusqu’à « ceux qui font » pour qu’ils s’en saisissent, en temps voulu, sans (trop) d’intermédiaires sur le passage. Trop de techniciens de développement local, agissant pour le compte d’autorités poursuivant chacune leurs fins institutionnelles, ne facilite pas non plus les recompositions territoriales. Tout cela met en danger la vitalité d’une prise en charge collective qui repose, en dernier ressort, sur la participation et la prise de responsabilité des gens. Or, c’est bien plus coûteux de passer en force que de prendre le temps de faire avec les gens. On va payer très cher d’avoir à le redécouvrir. Le nimby, même « démocratiquement » décidé, demeure une menace pour réussir les conciliations et partager les dégâts d’une croissance mal maîtrisée !

L’échelon national est le plus difficile à faire vivre d’une façon authentique et autonome, il est coincé entre un « infra » qui s’organise à l’épreuve des relations entre des personnes qui se connaissent (et apprennent à se supporter pour atteindre un objectif de résultats mutuellement bénéfique) et un « supra » q
ui est devenu déterminant du possible. Le pouvoir restant au local est mince au regard de ce qui ne dépend pas de lui. On ne le dit pas trop. Ça oblige, en outre, à ruser pour obtenir quelque chose plutôt qu’à débattre du fond, avec les meilleures intentions de sauver ce qui peut l’être, à ses propres yeux. Cercle vicieux.

Du coup la question, ce serait :

se dire ce qu’on veut vraiment faire ensemble

et faire ce qu’on dit !!

chercher comment rapprocher les points de vue sur des objectifs de résultats, et des responsabilités partagées

se relier avec d’autres, en intégrant les dimensions externes des choix pour ne pas louper la dimension générale (ou globale) de l’interpellation publique, qui affirme les conditions nécessaires pour servir le bien commun que nul de détient seul.

Le bilan de trente ans d’une pratique de recherche au service de l’action débouche sur une réponse partielle, parmi d’autres possibles.

Elle se caractérise par le fait d’être délibérément située du côté des ressources, plutôt que des handicaps à combler (tonneau des Danaïdes). Des solidarités actives et ingénieuses ancrées aux lieux constituent les prémices d’une alterlocalisation. Elles prennent le problème de l’intégration à bras le corps, depuis la conception jusqu’à la mise en œuvre concrète d’une offre sociale ouverte à d’autres. La finalité partagée est la perspective de bien vivre ensemble aux mêmes lieux, dans un monde durablement vivable pour tous. Passer de l’idée à l’action, dans une forme concrète, opérative, c’est apprendre la culture du débat, éprouver l’utilité sociale d’un résultat, au-delà du retour espéré pour soi-même. Si tout le monde ne dispose pas des ressources personnelles (ou sociales) pour se situer à l’origine d’un projet collectif de cette nature, ceux qui y sont associés peuvent s’en saisir à leur mesure. C’est le point de départ d’une dynamique de développement personnel et de renouvellement social. Elle augmente le pouvoir d’action collectivement disponible. Chacun gagne en autonomie, à l’épreuve de ses engagements. Ils deviennent sociaux et collectifs, par l’affirmation, dans différents contextes de vie, d’un même refus d’accepter l’injustice comme une fatalité, de façon singulière et plurielle. Cela signifie de traverser les doutes et les peurs, d’imaginer, de se représenter un autre possible, de prendre ses distances avec la norme, bref de réveiller des pouvoirs créatifs assoupis et reprendre du pouvoir sur ses actes.

Il se démultiplie dans des relations horizontales et affinitaires en réseaux à d’autres échelles. Les anglophones désignent ce processus par le terme d’empowerment. Si peu usuel en français qu’il n’est pas traduisible !

Gros plan sur une dynamique dans le Sud de l’Aude : C’est une illustration sans prétention à la réponse. C’est un apprentissage partagé, suite à un déménagement en 1985. Dans la situation d’un rural dévitalisé, le désir d’une vie de qualité est un moteur énergétique de l’inventivité dans l’Aude (D’autres territoires en ont trouver d’autres). Des natifs se refusent à l’exode parce qu’ils se sentent ici chez eux et veulent régénérer la culture des lieux auxquels ils sont attachés. De nouveaux résidents prennent le risque de sortir des sentiers battus pour changer de cadre de vie. Ils explorent le moins pourvu que ce soit mieux, créent des activités car les offres d’emplois sont peu nombreuses. Ils installent des réseaux sociaux pour s’entraider localement, souvent reliés avec l’extérieur pour réussir à vivre économiquement de leur initiative. Du choix singulier à la minorité statistique, ils contribuent à enrayer la dépopulation et renouvellent le tissu économique en même temps que la vie culturelle. Certes, la somme de projets individuels ne garantit pas automatiquement un développement localement viable ou durable. Mais vivre aux mêmes lieux dans des conditions choisies, constitue un atout pour surmonter des divergences de vues afin d’atteindre, ensemble, des objectifs de résultats au bénéfice commun du territoire.

À partir de cet exemple et d’autres qui sont en cours dans d’autres lieux, c’est en fait d’une autre culture du changement social qu’il s’agit. Il affirme la méthode comme un choix éthique. Le « pourquoi faire » et le « comment le faire » sont inséparables et se traduisent ensemble dans un « pour faire quoi ». Remettre les choses dans l’ordre, c’est se mettre sur le bon pied pour marcher, c’est agrégatif. La radicalité de ce changement est d’être porté humainement par des sujets s’éveillant à eux-mêmes, à telle ou telle occasion de leur vie : une étape dans l’âge, l’expérience, une mise à l’épreuve qui révèle des ressources insoupçonnées, voire une réaction salutaire à un traumatisme collectif. Chacun est amené, dans ces circonstances, à remettre en question des standards de vie, des conduites sociales qui aliénaient jusqu’alors des pouvoirs créatifs. Certains sujets ne s’en tiennent pas à la réforme de leur propre existence. Ils ont le désir de partager leur découverte. Au départ de toute invention collective, il faut quelqu’un qui engage sa confiance, jusqu’à de premiers résultats concrets, pour qu’elle s’installe et suscite le désir de s’associer d’autres personnes.

La mise en œuvre autour d’un objectif de résultat enseigne la culture du débat. Des inventions socioéconomiques ancrées aux lieux sont forcément composites et transversales, à multiples parties prenantes. Elles bousculent les sectorialités et les hiérarchies. Elles heurtent des intérêts, particuliers ou collectifs, objectivement différents. Il est impossible d’avancer sans se donner des règles du jeu pour fonctionner ensemble. À la zone de contact entre institué et instituant, elles rendent les insuffisances, voire les défaillances institutionnelles manifestes, de même que les abus de position dominante. Mais elles n’enferment pas les interlocuteurs dans le rôle du fautif. La conflictualité est admise comme partie prenante de la conduite collective, jusqu’au moment de trouver comment la mettre au service d’objectifs de résultat suffisamment communs pour transcender les oppositions. Les compromis acceptables sur lesquels elles débouchent amorcent des régulations de portée plus ample. Cette conduite sociale agrège et intègre. Elle un pouvoir de contagion, car le discours du changement sort de l’abstraction. La parole prise en nom personnel gagne en crédibilité, en autonomie et en poids politique[8].

L’interpellation publique peut alors nommer avec force et avec justesse des obstacles récurrents qui s’interposent ou s’opposent aux avancées, et les étayer de façon circonstanciée avec des arguments. C’est donc une façon de faire compréhensive qui ouvre des horizons, de l’individuel au collectif, du singulier au général. Elle fait comprendre les ressorts de l’action. Les propositions qui en découlent sont en général plus réalistes que les planifications stratégiques, rationnellement pensées hors sol, sans substance ni considérations relationnelles.

L’innovation dans la situation actuelle de ce territoire rural, soumis à la déprise économique et à la mondialisation du marché (tourisme international), n’est-ce pas d’apprendre à combiner les atouts et les ressources dont il dispose ?

Le choix de rester, de venir vivre ici, maintient et rajeunit la population,

Des démarches, personnelles ou collectives, acceptent la prise de risque pour sortir des sentiers battus,

Des activités, mises en œuvre par des entreprises, de tailles moyennes à très petites, et par des associations contribuent à répondre aux besoins, aux aspirations des habitants et à mettre en valeur leurs savoir-faire,

Beaucoup de ces activités ont plus besoin, concrètement, de trouver comment « se serrer les coudes », plutôt que « jouer des coudes »…[9]



[1] Analyse présentée dans une thèse: « Des inventeurs sociaux pour des territoires à vivre. Bilan et perspective de trente ans d’une pratique de la recherche au service de l’action » .Doctorat de Sociologie économique dirigée par Jean-Louis Laville, Conservatoire National des Arts et Métiers, 2007

[2] Titre de l’un des chapitres du livre de Milan Kundera, – L’immortalité, Nesmertelnost, 1990

[3] Aubenas, F. et Benasayag, M., 2002, Résister, c’est créer, Paris, La Découverte, Sur le vif, 122 p. Eux-mêmes ont repris cette expression à Gilles Deleuze

[4] Le terme est repris à France Joubert, un des protagonistes du dialogue social territorial en Poitou-Charentes

[5] C’est du Pierre Nardin, 1997

[6] BIPE et groupe de travail du Centre de Prospective et de Veille Scientifique. “Scénarios de développement durable pour la France en 2020” – 1995. /font>

[7] Theys, J., 2002, l’approche territoriale du développement durable, condition d’une prise en compte de sa dimension sociale

[8] Cette grille d’analyse est la résultante d’échanges d’expériences, de 1998 à maintenant, portée par l’Association nationale des Pactes Locaux