Les métiers flous

Evoqué lors des Etats généraux des métiers du développement territorial, organisés par la plate-forme des métiers coordonnée par l’Unadel, un ouvrage remarquable de Gilles Jeannot.

Vu sur l’excellent site : 

Les métiers flous

Travail et action publique

Gilles Jeannot

Les ” métiers flous ” qu’analyse le sociologue Gilles Jeannot sont ceux que doivent en permanence adapter, et parfois même réinventer, des fonctionnaires appelés à agir dans des domaines aux contours assez mal définis : la préservation de l’environnement, la politique de la ville, la médiation familiale, la sécurité… Cette étude s’appuie sur de solides références théoriques et, surtout, exploite plusieurs enquêtes réalisées tout au long des dix dernières années (consacrée aux agents de développement rural en Franche-Comté, l’une d’entre elles a déjà fait l’objet d’une publication – voir TRI 264). Elle traite des seuls cadres, mais les pratiques qu’elle décrit et met en perspective sont aussi celles bien d’autres agents ” de terrain“.
” Si l’action ne se plie pas à des formes classiques de pilotage, c’est que la matière de la chose publique résiste, résistance qui ne peut être prise en charge que par une activité humaine, une capacité à recomposer de manière toujours singulière les instruments disponibles. Il y a peut-être de ce point de vue, au risque de bousculer de solides acquis de la pensée de comptoir, plus de travail dans l’action publique qu’ailleurs. ” Ce travail, extrêmement varié, vise à donner du sens à des procédures, à des textes et à des dispositifs très généraux. Pour cela, un cadre d’une direction départementale de l’Équipement parviendra à croiser intelligemment des données scientifiques et des moyens juridiques pour qu’une politique de l’eau ait effectivement un impact. Le chef d’un service d’urbanisme instruira des demandes ponctuelles de permis de construire en les plaçant dans une perspective de long terme pour la commune ou, au contraire, dessinera une action de longue durée en imaginant tout de suite comment elle devra se traduire concrètement dès demain.
Par ailleurs, ce travail suppose de jongler en permanence avec les tâches et les interlocuteurs tout en procédant à d’incessants ajustements dans sa posture professionnelle. Ainsi, le responsable d’un centre d’accueil passera sans relâche de l’écoute des jeunes sans abris à la négociation avec des partenaires institutionnels et de la mise en route d’un atelier de production à l’écriture d’un dossier de demande de subvention. De son côté, le directeur d’un service technique aidera les élus à se plonger dans une démarche participative mais prendra bien garde à ne pas les déposséder de leurs responsabilités face à leurs mandants.
Contrairement à ” la pensée de comptoir ” donc, nombre de fonctionnaires ne font pas qu’appliquer bêtement des directives mais prennent bel et bien en charge certaines finalités publiques en inventant localement les conditions de leur mise en œuvre. Gilles Jeannot estime que l’actuel chamboulement de notre organisation territoriale et la généralisation des cofinancements font que ” le flou ” est en train de se diffuser dans les politiques, dans les dispositifs, dans les pratiques professionnelles… Dédié ” à tous ceux qui éprouvent quelque difficulté à expliquer leur métier à leur belle-sœur “, cet ouvrage rend hommage aux bricoleurs dévoués, et trop souvent mal considérés, qui doivent se coltiner la prise en charge de quelques uns des principaux problèmes qui caractérisent notre époque. Leur contribution au renouvellement de l’action publique ne mériterait-elle pas d’être mieux prise en compte ?

A. Chanard, Transrural Initiatives n°298, 29 novembre 2005.
Éditions Octarès – collection Travail et Activité humaine – 24, rue Nazareth 31000 Toulouse – site Internet : www.octares.com – septembre 2005 – 166 pages – 23 €.