L’Unadel au Forum Social Européen

Nous étions, au milieu de quelques milliers d’autres, dans cette ruche. Cette recherche d’une nouvelle citoyenneté, alliant local et global, ne pouvait nous laisser indifférents.
Vous trouverez ci-dessous le point de vue de Cristina Zaharia-Jamet qui a effectué un stage au sein de l’Unadel pour nous aider à faire le point sur cette nouvelle “tendance” altermondialiste.
Un point de vue personnel mais pertinent !
Le stage que j’ai effectué au sein de l’UNADEL  pendant les mois d’octobre et novembre 2003 a eu comme objectif un travail de réflexion sur la participation de cette structure aux Forums Sociaux, en ayant comme principal élément d’analyse l’édition 2003 du Forum Social Européen, accueillie par la France entre le 12 et le 15 novembre dans les villes de Paris, Bobigny, Saint-Denis et Ivry.

            Le point de départ de la réflexion a été une série de questionnements et problématiques qui  m’ont été suggérés par le coordinateur du stage ou qui me sont apparus comme intrinsèques au sujet traité. L’interrogation essentielle, sur laquelle sont venues se greffer les autres  questions, est : quelles sont les raisons pour lesquelles l’UNADEL participe à ce type de rencontre ? Pour y répondre j’ai suivi deux lignes directrices –UNADEL et Forum Social- que j’ai essayé de croiser  afin de voir quels sont les points communs et quelles sont les différences qui pourraient rendre contradictoires les deux éléments du binôme ci-dessus.

            Les Forums Sociaux, qui ont été organisés initialement comme des réponses aux sommets de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), sont devenus aujourd’hui des rencontres annuelles, que ce soit à l’échelle  mondiale, continentale, nationale ou locale. On est devant un phénomène de société qui évolue assez vite étant donné le caractère très hétérogène des mouvements qui y participent et la diversité des problématiques qui animent les débats qui ont lieu lors de ces Forums. Il me semble que dans le parcours de l’UNADEL on est actuellement dans une phase de transition et de redéfinition des objectifs, signe que le réseau évolue et prend conscience de la nécessité de s’adapter aux changements des réalités sur le terrain et à ceux de la société en général. On peut donc parler d’une structure (l’UNADEL) et un mouvement (l’altermondialisme)  en plein processus de transformation et d’évolution.

            Jusqu’à présent la participation de l’UNADEL aux précédents Forums Sociaux (à Porto Alegre, à Florence) s’est résumée à la présence d’une ou deux personnes. Mais le problème n’est pas là, car ce n’est pas nécessairement la quantité qui fait la qualité. Ce qu’il faut regarder et analyser ce sont les retombées que ces participations ont eues pour le réseau : est-ce que le fait d’avoir des représentants à ce type de rencontre a apporté quelque chose à l’UNADEL ou, au contraire, ce ne fut qu’une belle expérience personnelle pour ceux qui ont été présents dans ces espaces de rencontre et de dialogue de la société civile ?

            Etant donné que cette année la deuxième édition du Forum Social Européen est accueillie par la France, c’est la meilleure occasion pour l’UNADEL de s’investir véritablement afin que sa participation ne reste pas que formelle mais qu’elle soit aussi uneexpérience enrichissante et valorisable par la suite.

            Mais est-ce que les Forums Sociaux sont un espace où l’UNADEL devrait être présent ? La démarche de participer à ces rencontres est-elle cohérente et légitimée par une concordance entre l’activité et les objectifs de l’UNADEL et les missions que se sont données les Forums Sociaux ?

            Pour pouvoir répondre à toutes ces questions et à celles qui en émanent il est indispensable de regarder de plus près et de déceler ce que représentent  exactement les Forums Sociauxqui y participe et comment évolue le mouvement altermondialiste dont ce type de rencontre se veut  être la place de débat. De même pour l’UNADEL, il est nécessaire de considérer quelles sont les valeurs et quels sont les objectifs qui animent le réseau et comment se positionne-t-il par rapport aux idées et aux actions du courant altermondialiste.

            Si on conclut que pour l’UNADEL le fait de prendre part aux Forums Sociaux est un élément positif, alors il sera utile de revoirles modalités de mobilisation du réseau et essayer de mettre en évidence les bénéfices que l’engagement dans ce type d’action peut apporter. Cela suppose un travail d’analyse subséquent, une argumentation claire et surtout une veille continue de l’évolution du mouvement altermondialiste, car il est bien possible qu’il apparaisse, à un moment ou un autre, des contradictions entre les engagements de l’UNADEL et les idées portées par les participants aux  Forums Sociaux.

            En même temps, on peut très bien imaginer que, vu la diversité des éléments composants de l’UNADEL et le caractère hétérogène de ceux qui se revendiquent comme engagés dans le courant altermondialiste, un travail d’information constant du réseau soit utile et permettrait aux membres qui se sentent concernés par les idées et les actions de ce genre de rencontre d’y participer à titre individuel.

            Une autre question qui m’est apparue pertinente est de savoir quelle est la perception que l’UNADEL,  en tant que réseau, a des Forums Sociaux et aussi celle des personnes interrogées sur le sujet du présent travail. S’agit-il d’un lieu de rencontre avec d’autres mouvements animés par les mêmes valeurs et les mêmes objectifs ou d’une tribune qui permettrait une meilleure visibilité sur la scène du monde associatif ?

                                               

            Evidemment il est ne faudra pas considérer les conclusions de ce travail de réflexion comme définitives et indubitables, ce ne sont que des points de vue personnels et sincères, et non pas critiques, sans aucun parti pris.

L’altermondialisme

 

La fin de la guerre froide marque un moment crucial de l’histoire contemporaine non seulement du fait qu’elle a remis en cause les idéologies sur lesquelles s’était construit le système des blocs – d’où le vide de repères (absolument indispensables pour avoir une lecture pertinente et correcte du monde contemporain)-, mais aussi  parce qu’elle a été suivie par un changement évident du modèle des alliances entre les forces –étatiques, économiques, sociales, etc.- de la mappemonde. La dichotomie Ouest – Est disparaissant, denouveaux rapports de force se développent ou se consolident : Nord – Sud, Etat – marché, régionalisation – mondialisation. Les clivages idéologiques ne sont plus à l’origine des conflits et des guerres et les territoires se réorganisent sous l’influence de la mondialisation de la communication et de la globalisation économique.

A l’inverse du XX-ème siècle, qui fut l’ère des affrontements entre les Etats, des guerres mondiales, des totalitarismes, le XXI-ème siècle démarre avec des luttes de pouvoir qui ne se déroulent plus sous les anciennes formes révolues : de plus en plus les combats politiques, économiques et militaires survolent les limites nationales. En se mondialisant le pouvoir échappe aux Etats : nous entrons dans une nouvelle modernité où le pouvoir n’est plus l’apanage des Etats, car deux nouveaux acteurs de la puissance apparaissent et s’affirment à l’échelle mondiale, le capital-global[1] et la société civile globale.

            Le capital-global est formé des grandes entreprises multinationales et des banques, il ne se cantonne donc pas à un territoire, il est mobile et peut dire non aux pouvoirs publics d’un pays, en refusant par exemple d’y investir. Avec la liberté des échanges la concurrence se renforce et les normes deviennent planétaires. Avec la liberté des mouvements de capitaux, l’exigence de la rentabilité s’accroît et des investisseurs étrangers ont leur mot à dire sur la gestion des firmes nationales, voir du budget national. De même lasociété civile globale est très mobile, de plus en plus transnationale et pour forger sa puissance elle sait manier des informations essentielles pour les Etats ou les entreprises. La montée en puissance de la société civile est belle et bien une réalité que tous s’accordent à reconnaître aujourd’hui.

            L’affaiblissement du pouvoir de l’Etat[2] a été amplifié essentiellement par deux facteurs. Premièrement, la relative inefficacité des gouvernances supranationales instaurées au lendemain de la Seconde guerre mondiale : le Fonds Monétaire International (FMI) ne réussit pas à éviter les crises financières, la Banque Mondiale n’a pas trouvé les voies du développement, l’OMC masque de plus en plus mal l’ouverture des frontières, l’ONU est systématiquement dépassée et échoue  à remplir ses missions. Les entreprises transnationales ont de plus en plus de poids, mais n’ont pas d’interlocuteur public à leur mesure. Le deuxième accélérateur du déclin relatif de la puissance publique vient du développement des nouvelles technologies de l’information. Avec internet un nombre inimaginable de personnes ont accès à des moyens de communication et d’information diversifiés, performants et ubiquitaires. Les opinions publiques sont exposées aux mêmes images que leurs élites, elles ont la même vision d’un monde rétréci par les télécoms et transports de masse.

            Il est donc impossible de comprendre les enjeux politiques à l’échelle de la planète par l’action des seuls Etats enracinés dans leurs territoires, car la politique ne se joue plus seulement au niveau national, où la plupart des débats ont encore lieu. Nous devons penser les problèmes à un échelon supérieur, et c’est peut-être ce constat qui fournit la première légitimation de ce qu’on appelle aujourd’hui le mouvement altermondialiste.

La contestation du fonctionnement et de l’évolution du monde dans lequel on vit n’est pas propre à l’époque contemporaine (voir les recherches récurrentes d’une troisième voie), on peut en déceler de différentes déclinaisons tout au long de l’histoire. Ce qui semble être plus évident aujourd’hui est le fait qu’elle se dirige plus ou moins vers une sorte d’institutionnalisation, tout en ressemblant de plus en plus à un effet de mode. Il s’agit donc d’un mouvement social qui évolue sans cesse, la preuve la plus simple étant les différents noms utilisés pour le désigner (anti-capitalisme, anti-libéralisme, antimondialisation, altermondialision, mouvements alternatifs, etc.).

L’altermondialisme serait donc la version contemporaine de ce type de contestation  qui réunit autour d’une recherche permanente d’alternatives sociales, économiques et politiques, des structures associatives ou autres, des individus, des maîtres penseurs, etc. venus d’horizons géographiques et culturels très différents. Le caractère hétérogène de ce courant n’est pas dissimulé, au contraire il est revendiqué constamment en tant que valeur de primordiale du mouvement.

Etant donné le fait que ses limites et ses critères sont très vagues et changeants, la particularité de ce mouvement est qu’on ne peut pas établir une liste exhaustive et définitive des acteurs de la société civile et des organisations du mouvement social qui y adhèrent  et le composent. Pour les mêmes raisons les revendications et les contestations qui sont exprimées dans le cadre du courant altermondialiste couvrent des domaines et des thématiques très diverses, autant universalistes qu’individualistes.

 

Repères historiques de l’altermondialisme

 

            En 1994[3], lors de la dernière ligne droite (appelée l’Uruguay Round) des négociations sur le GATT (Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce), la France soulève la question de la fameuse « diversité culturelle » : les biens et les services culturels ne peuvent pas être réduits à des simples questions commerciales. C’est la première marque officielle et médiatisée de l’opposition au tout-marchandise, mise en avant par le secteur du cinéma et de l’audiovisuel. Cette prise de conscience permettra par la suite le renforcement, le regroupement et le développement d’un mouvement de contestation contre l’opacité, l’efficacité et la légitimité des décisions prises par les organisations internationales du type FMI, Banque Mondiale, etc. Entre 1997 et 1998, ce mouvement met en lumière les dangers d’un nouveau projet en discussion : l’AMI (Accord Multilatéral sur l’Investissement), une tentative de mettre des brevets sur les vivants et de mettre en question une partie des services publics.

             En décembre 1997, Ignacio Ramonet publie dans « le Monde Diplomatique » un éditorial, « Désarmer les marchés » : après avoir dénoncé l’Etat mondial, pouvoir sans société (constitué par le FMI, la Banque Mondiale, l’OMC, l’OCDE et l’AMI) il conclut par un appel à s’organiser au niveau mondial et à « créer, à l’échelle planétaire, l’organisation non gouvernementale pour une taxe Tobin sur les transactions financières. A la suite de cette publication le journal a reçu des milliers de lettres de personnes soutenant cette proposition. Cet événement a été la cristallisation d’un mouvement plus large qui rejette la mondialisation libérale et l’évolution du monde telle que nous la connaissons. L’association se constitue tout d’abord sous forme d’un débat sur internet, puis elle dépose ses statuts le 3 juin 1998 et sa première réunion internationale a lieu à Paris le 12 décembre 1998, marquant ainsi l’apparition sur la scène du mouvement associatif d’un nouvel acteur, ATTAC (Association pour la taxation des transactions financières pour l’aide au citoyen).

            En novembre 1999 le G8 (le club des pays les plus riches du monde) se réunit à Seattle et c’est l’occasion aussi de mobiliser ce qu’on appelle à l’époque le mouvement antimondialiste[4]constitué de groupes hétéroclites (écologistes, anticapitalistes, tiers-mondistes, gauchistes, pacifistes, organisations ayants des revendications thématiques, etc.). Après trois jours de manifestations, auxquelles participent presque 40.000 personnes, le G8 est reporté et il sera désormais courant de marquer d’une manifestation et de forums d’information les principales réunions des institutions multilatérales. On assiste là à un phénomène nouveau, car pour la première fois et à un tel niveau, la société civile surgit sur un champ jusque là pas véritablement accessible au monde associatif, à savoir le champ de l’économie.

Janvier 2000 : comme tous les ans depuis une trentaine d’année, le Forum Economique Mondial se réunit à Davos. Quelques jours après cette rencontre des dirigeants des entreprises globales, deux Brésiliens, Chiko Whitaker –secrétaire de la Commission justice et paix de la Conférence nationale des évêques brésiliens- et Oded Grajew – dirigent de l’association brésilienne des entrepreneurs pour la citoyenneté- et le président d’Attac France à ce moment-là, Bernard Cassen, se retrouvent à Paris pour discuter de la création d’un contre-Forum économique mondial. Pour eux  il ne s’agissait pas uniquement de créer un lieu de plus pour critiquer la mondialisation libérale, mais aussi de proposer un espace d’échange d’expériences et de formulation de propositions alternatives émanant des sociétés civiles, tant du Nord que du Sud.  Le nom proposé à ce moment-là, par les trois initiateurs du projet, est « Forum Social Mondial » ; quant à la date et l’endroit de cette rencontre, la décision est prise alors pour Porto Alegre, au Brésil, au même moment que le Forum de Suisse.

Brisant les limites nationales traditionnelles, le mouvement citoyen et social s’auto-invite et réussit à se faire entendre à la table des décideurs et des experts, soit en proposant des actions radicales, comme l’annulation de la dette des pays pauvres et la taxation des transactions financières, soit en critiquant les mécanismes et le fonctionnement des institutions internationales. Toutes les grandes rencontres internationales se déroulent désormais sous l’œil vigilant de la société civile et des ONG. Mais qui tente de récupérer qui ?

En décembre 2000, lors du sommet de l’UE à Nice, 50.000 personnes manifestent pour une Europe « plus sociale », tandis que l’année d’après, en juillet, les réunions du G8 sont marquées par des manifestations réunissant 300.000 personnes et en décembre plus de 100.000 manifestants se rassemblent en marge du sommet européen de Laeken.

Le premier Forum Social Mondial est ainsi organisé à Porto Alegre en janvier 2001, réunissant 15.000 personnes et les deuxième et troisième éditions ont eu lieu dans la même ville brésilienne, avec, en 2002, 50.000 participants et, en 2003, 100.000 participants de toutes les causes et de tous les coins du monde.

En même temps on assiste à un phénomène de déclinaison de ce type de rencontre à des échelles locale, régionale ou continentale : Forum social asiatique (Hyderabad, Inde), Forum social africain (Addis-Abeba, Ethiopie), Forum pan amazonien (Belém, Brésil). En Europe c’est la ville de Florence en Italie qui accueille la première édition du Forum Social Européen en novembre 2002 : plus de 500.000 personnes se réunissent à cette occasion pour protester contre la globalisation, mais aussi, étant donné les événements en Irak, contre la guerre et contre toute forme d’hégémonie. 

En 2003 la France a été un des hauts lieux de la lutte contre la « mondialisation libérale », puisqu’elle a accueilli deux grands événements de l’année sur le front contestataire : les manifestations à l’occasion du sommet du G8 d’Evian du 1er au 3 juin, et la deuxième édition du Forum Social Européen qui s’est déroulé du 12 au 15 novembre à Paris, Saint-Denis, Bobigny et Ivry.

 

            Evolutions du mouvement

 

Les réactions contre la mondialisation à la fin des années 1990 ont souligné le caractère incomplet des institutions de gouvernance globale et le manque de transparence et d’ouverture des institutions économiques internationales. Ces deux critiques ont constitué la première base de la mouvance altermondialiste, mais au fur et mesure elles se sont déclinées sous la forme d’autres contestations : on assiste ainsi à une montée des préoccupations concernant l’environnement, les droits de l’homme, les normes sociales, la sécurité alimentaire, la stabilité financière, les inégalités, etc. Certains de ces thèmes sont liés au commerce, mais ne peuvent pas être réduits à cette seule dimension. Ils sous-tendent les revendications de multiples organisations non-gouvernementales et de la société civile en général, qui deviennent des  acteurs des débats sur la mondialisation et dont les opinions ne peuvent plus être ignorées.

Les débats de plus en plus nombreux et de plus en plus animés sur la mondialisation sont la preuve que ce sujet fait l’objet de véritables préoccupations et que de plus en plus de segments  de l’opinion publique ont une vision négative –réfléchie ou empruntée-   des conséquences sociales de la mondialisation tant sur l’évolution de l’emploi, des salaires ou des inégalités de revenus.

La mondialisation  et ses effets semblent aggraver ou faire resurgir au sein des sociétés des sentiments d’insécurité, d’incompréhension, de dépossession et d’impuissance. La lecture des sondages d’opinion fait apparaître que le sentiment d’insécurité économique est l’une des sources les plus importantes des peurs sociales, tandis que les sentiments d’incompréhension et dedépossession apparaissent particulièrement vifs au sein des catégories défavorisées socialement et culturellement. Ces sentiments se fondent sur l’impression que les préoccupations des individus ne sont pas réellement prises en compte et que les grandes décisions se font plus ou moins sans leur avis et sans leur aval, et que, désormais, l’Etat n’a plus réellement  toutes les capacités de contrôler et d’influer sur l’évolution de la mondialisation. Le sentiment de dépossession conduit enfin à un sentiment d’impuissance : le processus actuel de mondialisation semble devenir irréversible et les individus ne peuvent plus que s’y conformer.

Le retentissement des groupes contestataires, qu’il est convenu aujourd’hui de rassembler sous le nom d’altermondialistes, me semble être en grande partie lié aux peurs que je viens d’énumérer et à la volonté de reprendre possession d’une démocratie qui serait mise en danger  par l’influence de plus en plus grande des marchés financiers et des multinationales. Depuis quelques années cette appréhension envers les entreprises et les institutions publiques ne se traduit plus par un retrait dans la sphère privée de la société civile globale, mais bien au contraire par une certaine forme d’engagement collectif dont les manifestations altermondialistes sont l’expression la plus visible.

Le mouvement de contestation du néo-libéralisme en tant que solution unique aux problèmes du monde contemporain a connu au fil du temps des évolutions discernables tant au niveau des objectifs qu’au niveau des sujets de contestation et des moyens d’action. Si on utilise comme grille d’analyse les objectifs du mouvement altermondialiste on peut déceler deux étapes dans l’évolution de la contestation de la mondialisation.

Le premier  objectif affirmé, à savoir la déconstruction de l’idéologie néo-libérale, correspond à la phase initiale pendant laquelle le mouvement s’appelait et était appelé « anti-mondialiste ». Comme le préfix « anti » le suggère très clairement, à ce moment-là on assistait plutôt à une forme de simple contestation et à un phénomène de prise de conscience des problèmes et des inégalités dont la mondialisation libérale était la principale cause. Cette première étape me semble être tout à fait indispensable car on ne peut pas trouver des solutions sans une conscientisation préalable des problèmes.

Au fur et à mesure que le mouvement a des résonances dans de plus en plus  d’aires géographiques et de segments de la société civile, un deuxième objectif apparaît comme absolument pertinent et vital pour la pérennisation de la lutte : trouver des alternatives au système néo-libéral. On entre ainsi dans une logique de construction greffée sur une dénonciation ininterrompue des dégâts causés par la libéralisation de tous les aspects de la vie humaine. Simultanément à ce changement d’optique et d’action on assiste au passage salutaire de l’anti-mondialisme à l’altermondialisme : le mouvement renonce ainsi à la phase « contre » et commence à s’inscrire dans une phase « pour »-pour des solutions alternatives au libéralisme. Rester dans une logique uniquement de contestation aurait cautionné la théorie que le néo-libéralisme est la seule voie possible pour permettre le développement de la société humaine dans son intégralité.

Pour peser de manière effective et pour obtenir des résultats concrets le mouvement altermondialiste doit s’inscrire dans une critique constructive qui débouche sur des propositions et des alternatives crédibles. Etant donné que les leaders des groupes qui se revendiquent comme animés par les mêmes objectifs que le courant altermondialiste sont non seulement des personnages de plus en plus médiatisés –donc entendus-, mais aussi de véritables  carrures intellectuelles, on peut à ce jour constater qu’il existe une volonté affirmée de renforcer au sein du mouvement une sorte de « think-tank » (boîte à idées, bureau de réflexion). C’est peut-être là une des réussites les plus importantes du courant altermondialiste : l‘information sur les conséquences du néo-libéralisme et les divers types de contestation qui l’entourent sont devenus accessibles à un nombre de plus en plus grand d’individus et, même si la démarche d’adhérer aux idées altermondialistes n’est pas systématique, la prise de conscience des enjeux actuels est déjà très large.

Un mouvement de contestation qui touche autant de segments de la société civile dans des espaces géographiques et culturels si différents et sur des thématiques qui rassemblées forment un corpus presque exhaustif est un symptôme d’un mauvais fonctionnement du système actuel. C’est sur la base de ce constat que se sont développés les débats  sur une éventuelle crise de la démocratie représentative et qu’est apparue la question du vide politique. Il s’agit ici d’un des sujets les plus épineux et les plus complexes auquel le monde contemporain se confronte et c’est justement pour cette raison qu’il doit être traité avec beaucoup de discernement et de précaution. Ce serait s‘engager sur une voie extrêmement glissante que de remettre en cause tout le fonctionnement du ce qu’on appelle communément la démocratie représentative.

Ce qui me semble être plus facile et tout aussi important à aborder c’est le positionnement que le politique adopte face au mouvement altermondialiste. Car un regard attentif nous permet de constater que le mouvement hostile à la mondialisation se développe et est récupéré souvent aux deux extrémités de l’échiquier politique, extrême gauche comme extrême droite, avec des surprenantes ressemblances entre les slogans protestataires des deux bords.

A la fin des années ’80 Le Pen rendait déjà publique son opposition à la mondialisation, mais son système argumentatif était dans le fond complètement différent de celui du mouvement altermondialiste. Depuis le milieu des années ’90 la contestation du néo-libéralisme et de la mondialisation est devenue un élément un catalyseur des forces actives de la société civile tellement puissant que les partis politiques ne peuvent plus l’ignorer. Les thématiques des revendications du mouvement altermodialiste trouvent aujourd’hui leur place dans les discours politiques. On ne peut parler pour autant d’une véritable stratégie de récupération du mouvement par le politique, mais plutôt d’une conscientisation du fait que les citoyens sont devenus de plus en plus réceptifs aux problématiques sociales, économiques, culturelles dont le courant altermondialiste  a été un incontestable héraut depuis quelques années. Sous la pression d’une opinion publique internationale hétéroclite, les gouvernements sont passés du rejet des altermondialistes, assimilés à des casseurs irresponsables, à une attitude défensive, dans un premier temps, pour adopter dans un deuxième temps une posture plus constructive face à des altermondialistes devenus incontournables.

On peut même se poser la question dans l’autre sens : n’existe-t-il pas une volonté du mouvement altermondialiste de récupérer le politique, car il est pour arriver mettre en action les propositions de changement on ne peut que passer par le politique. Jusqu’à présent les opinions semblent s’accorder sur le fait que le mouvement doit rester en dehors des jeux politiques, mais sans pour autant exclure la possibilité de trouver une voie de milieu qui permettrait finalement de changer le visage de la mondialisation actuelle. Etant donné qu’on vit dans et souvent par le système qu’on conteste, on ne peut pas prétendre qu’il est possible de construire un autre monde du jour au lendemain.

On peut conclure que les contestations du mouvement altermondialiste cristallisent une très large partie des frustrations de la société civile globale d’où le caractère hétérogène de ce courant et la difficulté de le classifier dans les types classiques des mouvements sociaux et citoyens.  En réunissant des tiers-mondistes, des écologistes, des humanitaires, même des anarchistes et gauchistes, ainsi qu’un grand nombre d’universitaires et d’intellectuels, le mouvement altermondialiste pousse finalement à l’inévitable rencontre entre les dominants et les dominés. Il reste à voir s’il se donnera les moyens et s’il aura l’intelligence de rester un aiguillon du monde contemporain, pour ne pas devenir un nouveau facteur de division.


[1] Ulrich Beck, « Pouvoir et contrepouvoir à l’ère de la mondialisation », Aubier, 2003

[2] La désignation de la mondialisation comme bouc émissaire est particulièrement développée en France, où les dirigeants ont invoqué souvent la concurrence étrangère pour expliquer la persistance d’une situation sociale difficile.

[3] La même année, 1994, la naissance de la guérilla au Chiapas, au Mexique, avec le commandant Marcos et son Armée zapatiste de libération  nationale (EZLN) au moment de la création de l’Alena (accord de libre-échange nord-américain) est considérée par certains analystes comme la première manifestation radicale de la vague de contestation qu’on a appelée plus tard l’anti-mondialisation.

[4] Les médias français choisissent le mot « antimondialiste » pour décrire la nébuleuse de contestataires de Seattle, d’après une traduction  approximative de l’anglo-saxon « antiglobalization ». Mais le sens donné à ce moment-là au mot anglais ne renvoyait pas au monde mais à la globalité, donc à un processus qui ressemble tout dans le même moule (plus précisément le consensus de Washington selon lequel le développement du libre échange, la libre circulation des capitaux et la déréglementation financière mèneraient inéluctablement à la croissance et donc au développement pour tous).

Auteur : Olivier Dulucq