Réinventer l’économie territoriale…

Un article de Eric Andrieu à paraître prochainement dans un ouvrage de l’Association des Petites Villes de France sur le développement économique.

Réinventer l’économie territoriale

 

pour faire de l’économie et des économies !

 

L’intervention des collectivités territoriales au développement économique est en plein essor mais elle reste marquée par l’histoire et par le classicisme.

Une intervention économique imitée, limitée et peu efficiente.

Tant du point de vue de la définition de l’économie, que du rôle interventionniste des collectivités territoriales, mais aussi du type d’aides que les collectivités territoriales peuvent apporter, il n’y a guère d’innovation. On a, dans la mémoire de l’intervention publique territorialisée, vu quelques démarches efficientes et tels les moutons de Panurge, les uns et les autres, nous tâchons de reproduire ce qui a marché ici ou là, sans réinterroger, sans évaluer les conditions de trop rares succès.

 

Trente années de développement local en France nous ont pourtant enseigné que ces processus résistaient fort mal à la mise en recette. Tel partenariat ici, tel zonage là, tel type de subvention ailleurs, tel portage là-bas, s’ils avaient été couronnés de succès, ne donnaient que bien peu de choses appliqués par simple décalque sur un autre territoire.

On peut d’ailleurs s’interroger s’il n’en sera pas des pôles de compétitivité, ce qu’il est advenu des zones d’activité commerciale, puis des technopôles. Un concept intelligent, couronné de succès, reproduit sans réelle réflexion ailleurs et multiplié à l’infini. Le bilan de ces zones d’entreprises n’est pas forcément fameux. La création nette d’emploi est assez faible, cela a contribué la plupart du temps à accompagner les migrations des entreprises sur un même territoire, les concentrant et rendant du coup inéluctable une harmonisation de la taxe professionnelle. L’investissement de fonds publics a été conséquent, il a permis quelques beaux coups de communication au moment des inaugurations, mais cela n’a pas bouleversé la dynamique économique d’un territoire.

On oscille trop souvent entre colbertisme et crainte de distorsion de concurrence. Soit, on pense, contre tout principe de réalité, que le politique a encore les moyens d’impulser une politique de développement de l’industrie et du commerce, dans une économie mondialisée, avec des territoires de projets en concurrence. Soit, on y renonce, et l’on cantonne les collectivités, de façon assez frileuse, dans une fonction de neutralité, de non-intervention.

 

Pour une nouvelle vision de l’économie.

 

Il ne s’agit pas de réduire notre définition de l’économie à une vision alternative, anecdotique. En effet, parler d’économie sociale et/ou solidaire, d’économie résidentielle, d’économie de la dépense publique, de l’impact des services aux publics sur le dynamisme des territoires, de marque territoriale, du poids des associations, de l’agriculture semble bien hétérodoxe, voire peu sérieux. L’économie, telle qu’on nous l’apprend, qu’on nous l’assène, à longueur de journaux, de débats, c’est l’industrie, le CAC 40, mondialisation et délocalisations, patrons et ouvriers, le marxisme et le libéralisme, deux faces d’une même médaille, sont passés par là. Et si par le plus grand des hasards, un élu territorial pense agir sur l’économie, il doit en discuter avec des acteurs sérieux, à minima la Chambre de commerce et d’industrie, idéalement avec quelques grands patrons avant-gardistes. Pourtant, quand il baisse les yeux et qu’il regarde d’un peu plus près son territoire, il (re)découvre pléthore d’entreprises sans salariés, les artisans et professions libérales, il se rend compte que bon nombre de ses administrés travaillent dans les fonctions publiques d’Etat, territoriale ou hospitalière, il réalise que le festival qu’il soutient, la chambre d’hôte qu’il a contribué à rénover ont un impact économique direct sur son territoire beaucoup plus évident que ce que l’on lui dit être l’économie sérieuse. C’est le paradoxe de cet élu, soit il réalise qu’il n’y a pas d’économie sur son territoire, soit il réalise que l’économie de son territoire n’est pas celle que l’on connaît traditionnellement.

Ainsi agir sur l’économie au plus près des territoires est peut être avant tout conforter, aider à développer l’économie réellement présente. L’installation d’un centre de formation, d’une entreprise d’insertion, sur un canton de Mouthoumet, dans l’Aude, a nettement plus d’impacts directs et indirects que la poursuite d’un chimérique pôle d’excellence rurale.

 

Un rôle central pour les conseils généraux et régionaux

 

Les conseils généraux et régionaux, pour peu qu’ils intègrent bien leur modeste et centrale fonction d’accompagnement des politiques de développement destinées sur les territoires de projets, peuvent avoir un rôle prépondérant pour développer une autre vision de l’économique.

A l’heure où l’Etat semble se concentrer sur ses missions régaliennes, sans qu’elles aient été réellement redéfinies, il y a tout un travail conséquent de redéploiement des services publics, au public, à la personne au plus près des territoires. Il y a là des potentiels d’emplois, en termes d’économie résidentielle, à la condition que l’on sorte du cercle vicieux des moratoires et des fermetures. Déterminer une nouvelle organisation des services dits non-marchands peut être source d’économies et d’économie. Il s’agit de stabiliser le niveau de l’intervention publique, tout en imaginant une organisation plus efficiente. Cela passe par un diagnostic territorial participatif, par une volonté des agents et des élus locaux, mais aussi par l’appui, le soutien des conseils généraux ou régionaux, suivant les thématiques. Là où l’élu de base a du mal à négocier en direct avec les directeurs déconcentrés de tel ou tel service, les présidents du conseil général ou régional peuvent y parvenir, à la condition que ce soit avec un « mandat » des élus des territoires de projets.

L’action sociale, la santé, la formation, la culture sont autant de domaines où les départements et régions ont d’ores et déjà un rôle majeur et qui ne peut que se développer.

Mais il s’agit aussi de voir le rôle d’impulsion ou de soutien que par avoir une collectivité supra-territoriale sur le soutien à l’économie sociale ou sur l’activation des dépenses publiques pour les minimas sociaux, ou sur l’insertion par l’activité économique. De même, il peut être pertinent de mieux évaluer l’apport économique des associations sur un territoire. Il faut tout à la fois réhabiliter la dépense publique et moderniser sa conception.

 

Agir sur l’économie, c’est développer l’emploi

 

Le trait est quelque peu forcé à ne parler que d’économies sociale, résidentielle, territoriale. Il y a bien sûr et elle reste conséquente l’activité économique traditionnelle. Mais, elle est l’objet de toutes les attentions, de la plupart des exonérations et l’intervention publique y reste peu évaluée. L’INSEE vient de calculer, région par région, que l’économie sociale représentait, de 10 à 15% de l’emploi salarié. Quant à la fonction publique, qu’elle soit d’Etat, territoriale ou hospitalière, elle représente un peu plus de 20% des actifs. Quant aux chômeurs, ils sont un peu plus de 10% officiellement et probablement  plus de 15% si l’on ne fait pas mine de croire que sont qui travaillent un peu plus d’un tiers temps en sont ravis et sont en pleine activité. C’est plus de 50% de l’activité salariée, qui est dans cette « non économie ». Les élus, les collectivités territoriales y ont une vraie responsabilité, qu’ils exercent trop peu, préférant succomber aux sirènes de l’économie triomphante.

La principale responsabilité d’un élu, d’une collectivité territoriale est de contribuer à maintenir ou développer l’emploi. Il est donc crucial que ces emplois de la « non économie » soient mieux pris en compte.

 

Tous compétents ?

« Le premier travail de l’élu n’est ni de feindre les pleins pouvoirs sur l’économique, ni cultiver le renoncement au motif que tout cela nous dépasse » a écrit Marie-Christine Blandin. L’élu a le devoir d’agir, en a-t-il le pouvoir. Depuis 1982, les initiatives locales se multiplient : de comités de bassins d’emploi en missions locales, de PLIE en maisons de l’emploi. Par conviction mais aussi par nécessité, nos concitoyens attendent une mobilisation de proximité sur les questions de l’emploi, les élus sont en première ligne. Mais nous sommes encore dans un mouvement contradictoire : une forte aspiration des Français à plus de participation, à une meilleure prise en compte de leurs réalités, mais, dans le même temps, la volonté toujours à l’œuvre de tout décider, maîtriser, contrôler de Paris. Et nous assistons, sur les questions économiques, à un retour de cette deuxième conception. De cadres juridiques imposés pour les maisons de l’emploi en zonages des pôles de compétitivité surveillés, on sent une valse-hésitation entre le retour du centralisme et la nécessité de laisser la main aux territoires. Cela ne rend pas la dépense publique plus efficace, cela ne rend pas nos concitoyens plus confiants dans ce que peut et doit faire le politique. La question du développement économique et de l’emploi, en termes de compétence, restent dans le flou. Compétence obligatoire des intercommunalités, confiée à la coordination des régions, ambition affichée du premier ministre, il serait peut être temps, en travaillant sur la subsidiarité, de clarifier enfin les rôles et fonctions de chacun.

 

Nos collectivités sont dans une contradiction majeure : nous sommes conduits, au nom de la création d’emplois, à accentuer l’emprise de la logique économique sur la politique et sur la culture, mais, ce faisant, nous occultons le fait que la synergie entre développement économique et développement de la société ne va pas de soi. Il nous faut ainsi veiller à revitaliser la vie démocratique contre les empiètements de l’économie.

 

 

Eric Andrieu est maire de Villerouge-Termenès (Aude), président du Pays Corbières-Minervois, vice-président du Conseil Régional Languedoc-Roussillon et président de l’UNADEL (Union nationale des acteurs et des structures du développement local).

Auteur : Olivier Dulucq