Portrait La Traverse – Centre-Ouest Bretagne

Publié le 23 janvier 2020 | dans Les chantiers de l'Unadel | par La Traverse

Retrouvez ici le podcast de La Traverse
“Portes ouvertes en Centre-Ouest Bretagne”


Portrait général

En s’intéressant aux dynamiques à l’œuvre dans le territoire entourant Priziac, lieu de résidence de l’équipe de La Traverse, il apparaît rapidement qu’une échelle d’observation pertinente est celle du Pays du Centre-Ouest Bretagne (COB). Les cinq intercommunalités qui le composent ont en commun d’être peu densément peuplées, et c’est à cette large échelle géographique  que les réseaux d’acteurs se sont constitués. Le Pays du COB est à cheval sur trois départements (les Côtes-d’Armor, le Finistère et le Morbihan). 

Une longue existence institutionnelle

Cette cohérence se retrouve au niveau de l’organisation politique : le Pays du COB possède une existence institutionnelle vieille de presque 30 ans. Au début des années 1990, l’homogénéité du territoire et les problématiques communes liées au déclin démographique ont en effet poussé les acteurs locaux à créer le Groupe d’action locale du Centre Ouest Bretagne (GALCOB), pour apporter une coordination à l’ensemble des actions et projets menés jusque là de façon éparse, et des moyens pour les mener à bien. Ce GAL s’est constitué en réponse à l’appel à projet européen LEADER (Liaison entre actions de développement de l’économie rurale), initiative de l’UE destinée à favoriser la coopération entre les territoires ruraux et soutenir des projets de développement rural, pour développer l’activité et créer des emplois. En 2002, le GALCOB est devenu le Pays du Centre Ouest Bretagne en adoptant le statut de Groupement d’Intérêt Public (GIP). Depuis 2017, le Pays du COB existe sous le statut de Pôle d’Équilibre Territorial et Rural, souvent désigné comme le “pendant” du pôle métropolitain.

Aujourd’hui, le pays du COB regroupe environ 82000 habitant.e.s sur un territoire d’environ 2567 km2, soit une densité moyenne de 32 hab/km2 (c’est quatre fois moins qu’au niveau de l’ensemble de la région bretonne). Le pays compte cinq intercommunalités de taille assez variable.

Une situation socio-économique marquée

Dans le pays du COB, 27% de la population est salariée dans le secteur agricole ; c’est trois fois plus qu’au niveau de la Bretagne, et cinq fois plus qu’à l’échelle nationale. Cette prégnance de l’activité agricole est visible dans les paysages. En parcourant le territoire, on croise de nombreux champs, des pâturages, et quelques forêts. Les bocages ont été relativement bien conservés. Le remembrement (ndlr : la réorganisation des parcelles agricoles dans les années 1960) a fait disparaître une grande partie des haies bordant les champs, mais cela s’est fait de manière moins intensive que dans d’autre régions de France.

Le pays du COB est moins dense, moins urbanisé, est plus isolé que le littoral breton. À cela s’ajoute une situation socio-économique légèrement plus dégradée que dans le reste de la région. Le taux de chômage y a beaucoup progressé entre 2012 et 2016, année où il atteint 13,3%, soit un point de plus qu’au niveau régional, et trois points de plus qu’au niveau national. Le taux de pauvreté est de 16%, contre 11% en Bretagne et 14% en France. Le chômage n’est donc pas particulièrement significatif, mais le niveau de pauvreté est important, ce qui s’explique par une part importante d’emplois précaires.

Malgré ces marqueurs, on observe que de nombreuses initiatives se développent et participent à la dynamisation du territoire en s’y ancrant durablement.


Un dynamisme alternatif

Globalement, ces initiatives incarnent des alternatives aux projets de développement dominants, et investissent volontiers la thématique écologique. Nous en développons ici trois exemples parlants.

Le Bel-Air

L’éco-village du Bel-Air, qui se situe sur la commune de Priziac au sud du pays (communauté de communes du Roi Morvan), s’étend sur 15 hectares de forêts et de prairies. Il compte pour l’instant six habitant.e.s réparties dans 4 habitations légères – caravane, yourte, tente –, avec en commun une maison d’environ 80 m2, qui leur sert de lieu de vie (repas, réunions, jeux etc.).

Éco-village du Bel’Air, Priziac

En optant pour un mode de vie collectif, les habitant.e.s veulent agir dans le cadre de valeurs qu’ils et elles défendent, comme le respect de la nature et la sobriété heureuse. À cela s’ajoute une volonté d’être autonome dans leur consommation alimentaire : “Nous souhaitons cheminer vers une autosuffisance alimentaire grâce à la création d’un potager et d’une forêt-jardin en permaculture ainsi que grâce aux cueillettes sauvages. Nous essayons avant tout de consommer de la nourriture locale, de saison et cultiver en respectant la terre qui nous accueille. Nous avons trouvé que la meilleure façon d’associer ces valeurs était de la cultiver nous-mêmes”[1]

Les résident.e.s accordent en outre une importance particulière à leur ancrage territorial et à l’ouverture auprès des habitant.e.s du village et des environs, et cherchent ainsi à mettre en place des activités telles que des visites du site, des conférences, des séjours de méditation, des projections, des concerts, ou encore des stages de développement personnel. L’objectif n’est cependant pas de transmettre,  mais d’échanger.

“J’ai juste envie de faire des choses avec des gens. Par les échanges et les discussions, il y a des transmissions qui se font dans les deux sens, on s’apprend tous mutuellement

Tim, habitant du Bel-Air

Le café-librairie engagée, L’autre Rive

À Berrien, dans la communauté de commune des Monts d’Arrée, Marc Le Dret anime un café-librairie au cœur de la forêt de Huelgoat. L’autre rive est donc un bar, une librairie, mais aussi un espace de débats, de conférences, de concerts, de projections de films, et d’expositions. Sur le volet restauration, une large part des denrées proposées sont produites localement.

L’Autre Rive, café-librairie, Berrien

Marc Ledret insiste en outre sur la liberté de sa ligne éditoriale, que ce soit dans les conférences, dans les expositions ou dans les livres. C’est une librairie généraliste, et si les thématiques sont variées, la structure intègre pleinement la logique de l’éducation populaire, autrement dit la promotion, à l’écart des structures traditionnelles et institutionnelles d’enseignement, d’une éducation visant à améliorer le système social.

À son arrivée il y a plusieurs années, le gérant se rappelle avoir reçu un accueil mitigé. Mais en multipliant les portes d’entrée, L’Autre Rive est parvenue à s’installer durablement dans le paysage, et à avoir un impact concret. 

En France, 70% des gens ne rentrent jamais dans une librairie. Ce sont les chiffres de l’édition. Dans le même temps, beaucoup de gens ne vont jamais dans un bar, parce que ‘c’est un lieu de perdition’. Donc ici, on essaye d’avoir le mélange des deux. On voit bien que certaines personnes arrivent et ne dépassent pas la porte, parce que le livre les dérange. Dans le monde rural, traditionnellement, la lecture est une perte de temps […]. Mais vu la prégnance des livres dans l’environnement, beaucoup de gens s’assoient, boivent leur bière, et à un moment donné, prennent un bouquin et commencent à lire.

Marc Ledret, gérant du café-librairie L’autre Rive

Ti Récup’

Ti Récup est une ressourcerie basée à Carhaix (communauté de communes du Poher) et à Rostrenen (communauté de communes du Kreiz-Breizh). C’est une structure qui récupère des biens, les valorise et les revend à petits prix, dans le but de réduire les déchets et de permettre à un maximum de publics d’en bénéficier. En parallèle de cette activité de revente, Ti Récup’ propose des ateliers et des animations de sensibilisation à la réduction, au réemploi et au recyclage des déchets. Des expositions et spectacles sont occasionnellement organisés avec des artistes ou des associations.

Ressourcerie Ti Récup’, Carhaix

Tout le travail de diagnostic, en amont du projet, nous a permis d’avoir un ancrage assez vaste sur le territoire. Dès qu’il a fallu agir, c’était très simple parce qu’on avait des contacts partout, motivés pour passer à l’action”

Anouk Dupin, salariée de Ti Récup

La culture bretonne au coeur du développement local

L’éco-village, le café-librairie et la ressourcerie ont en commun de proposer des alternatives aux modes de vie et aux modes de consommation dominants. Pour autant, ce côté alternatif n’implique pas une déconnexion totale du territoire investi. Ces initiatives ont précisément réussi à s’ancrer localement en proposant des portes d’entrée qui correspondent aux envies réelles des habitant.e.s, et en se basant sur des ressources locales.

Les projets de ce type sont multiples dans le pays du COB, et cela s’explique notamment par l’effet levier de la culture bretonne, notamment chez les jeunes. La culture est en effet mobilisatrice et force d’intégration des nouveaux arrivants.

Il y a un dynamisme fort sur ce territoire, qui est lié à l’histoire de la Bretagne et à l’importance de la culture. Très vite, il y a eu des associations, de l’aide sur ces questions… Ce qui fait commun permet d’avancer. Sur ce territoire, la langue bretonne et la culture bretonne, qui sont très prégnantes, permettent de se retrouver, de travailler ensemble etc. Et la culture bretonne redevient très importante ! Cette identité commune permet de faire front ensemble et de proposer ensemble

Guillaume Diaz, le responsable de la bibliothèque départementale de Plonévez-du-Faou (communauté de communes des Monts d’Arrée)

L’effet mobilisateur de la culture est d’autant plus important que la jeunesse semble y être attachée, contrairement aux générations précédentes qu’on avait encouragées à s’émanciper de leur traditions bretonnes, prétendument dégradantes, au profit d’une certaine “modernité”. 

On voit un fossé générationnel, lié à l’histoire. La génération de nos grands-parents a intériorisé le fait qu’il n’était pas bien de parler une langue régionale, ou de s’intéresser à la culture et aux traditions bretonnes. C’est une logique de rejet. Pour eux, ça n’est pas porteur d’avenir. Aujourd’hui, chez les jeunes générations, on souhaite remettre au goût du jour les traditions […] Il y a chez les jeunes une remise en cause de la mondialisation et de l’ensemble des facteurs qui ont conduit au développement de ce système de société, qui mène à vivre hors sol, déconnecté des territoires et des habitants. Pour les jeunes, l’ancien modèle, c’est le système actuel… Le retour aux traditions est valorisant car cela leur permet de construire de nouveaux récits”

Anne-Laure, fondatrice de la web-série Âmes de Bretagne

Ce « retour aux sources », qui conduit les jeunes générations à reconsidérer le territoire comme un marqueur important d’identité, invite à reconsidérer sérieusement l’attachement à la terre, aux paysages et à l’environnement de proximité. Un grand nombre de ces initiatives adoptent ainsi une critique construite de la mondialisation et de ses dérives, et pour cette raison, développent des alternatives.

Acteurs rencontrés :


Rédacteur : Maxime Verdin


[1] https://villagedubelair.org/