Le 1er décembre, à l’occasion de la Journée des Territoires organisée par l’Unadel à la Halle Pajol, nous avons eu le plaisir d’accueillir Elisabeth Dau, Fréquence Commune, Sabine Girard, INRAE, ancienne élue de Saillans, Cécile Malo, Fondation de France, Lucile Schmid, La Fabrique Écologique, ancienne élue locale et nationale, et Claude Grivel ancien élu et président de l’UNADEL, autour d’une table ronde intitulée :
” Quel renouvellement de la démocratie locale à l’heure des transitions ?”

Les échanges, animés par Roseline Durand des Petits Ruisseaux, ont porté sur les conditions d’une démocratie vivante, au-delà des simples procédures institutionnelles, en s’appuyant sur des expériences locales concrètes et se sont articulés autour de 5 grands axes permettant d’interroger les conditions d’un renouveau démocratique à partir des territoires.

1. Renforcer la démocratie locale : pratiques et enseignements pour inspirer le niveau national

Cécile Malo a identifié trois piliers structurants :

  • l’action, conçue comme un mouvement collectif où chacun peut se sentir légitime pour agir. Une action qui valorise autant le soin apporté aux processus que les résultats attendus ;
  • la coopération, entendue comme la capacité à faire œuvre commune sans effacer les singularités, en acceptant les conflits et les désaccords comme partie intégrante du chemin démocratique ;
  • la narration – la manière dont les habitants racontent leur territoire, son histoire, ses singularités, et donc la façon dont ils s’y projettent.

Pour Lucile Schmid, « on ne peut pas pratiquer la démocratie de la même manière lorsque les contextes sont différents ». Elle souligne l’importance de partir des réalités locales, et non des procédures abstraites. Le renouvellement démocratique implique de donner la parole à celles et ceux qui n’en disposent pas : précaires, habitants éloignés de la langue française ou invisibilisés socialement (ex : Emmaüs). Elle insiste sur l’importance de cultiver ces pratiques démocratiques de manière quotidienne, rappelant que « l’élection n’est pas l’alpha et l’oméga de la vie démocratique ».

Certaines initiatives démontrent que le local peut devenir un laboratoire pour le national : partage réel du pouvoir, délibération structurée, reconnaissance du conflit, attention aux processus, impact concret des décisions citoyennes. Ces expériences montrent que la démocratie se construit dans le temps long, par la confiance et la visibilité des résultats.

2. Partager réellement le pouvoir : défis, risques et leviers démocratiques

Faire démocratie implique de partager le pouvoir et non de se limiter à la participation symbolique.

Les risques identifiés : dépolitisation via l’ingénierie participative, dispositifs parallèles déconnectés des décisions, reproduction de l’entre-soi social et politique. Certaines collectivités innovent en créant des dispositifs où élus et citoyens collaborent réellement, combinant tirage au sort et délibération. L’objectif, résumé par Sabine Girard : « on met dans la même arène et au même moment, lors de la délibération, des élus et des citoyens qui co-élaborent la décision, donc tout le monde se trouve en responsabilité ».

Elle présente un exemple emblématique : à Saillans, un mini-public délibératif a co-élaboré des règles locales, y compris sur le Plan Local d’Urbanisme, mettant élus et habitants dans une même arène décisionnelle. Ces processus permettent de former de nouveaux avis collectifs et de dépasser la polarisation et les blocages idéologiques.

Au-delà des dispositifs, la table ronde a mis en avant la « démocratie du faire », où l’action concrète – agriculture, accueil, écologie, solidarité – recrée dialogue et confiance, même entre adversaires politiques. Cette notion a été étudiée par Sabine Girard, qui précise : « le terme « démocratie du faire » ne signifie pas qu’il faille uniquement faire de l’action. Les temps d’échanges, de réflexion et d’analyse des pratiques, ainsi que la recherche participative sont importants, pour prendre du recul sur ce qui a été fait, partager les méthodes, les expériences, et ne pas repartir depuis le début ». La « démocratie du faire » implique également de « faire ensemble » (C. Grivel), en « ayant conscience des absents » (E. Dau), et de « récupérer du temps de démocratie pour discuter et réfléchir à : quelle est l’utilité de ce qu’on fait ? » (L. Schmid).

L’articulation entre collectifs citoyens et institutions est essentielle : médiateurs et facilitateurs comme la Fondation de France jouent un rôle clé. Cécile Malo partage : « la Fondation de France est de plus en plus interpellée par des collectifs citoyens pour jouer un rôle de facilitateur de mise en relation avec les institutions avec lesquelles ils n’ont pas l’habitude de coopérer, et dont ils ont besoin pour consolider leurs projets.”

Les expériences locales contribuent déjà au renouveau national en influençant le droit et les pratiques, et en redonnant confiance et légitimité à des citoyens souvent éloignés de la politique. Leur diffusion exige : une décentralisation réelle (E. Dau), une démocratisation de l’intercommunalité (E. Dau), et un déverrouillage des imaginaires politiques (S. Girard).

3. Des expériences locales qui renouvellent la démocratie

Les expériences présentées[1] ont en commun de replacer la démocratie au cœur de l’action publique, comme une pratique exigeante et transformatrice. Les listes citoyennes, particulièrement visibles lors des municipales de 2020, incarnent ce renouvellement : sur 400 à 600 listes créées, 66 ont été élues dans des communes de tailles diverses. Cette démarche rompt avec une vision classique de la conquête du pouvoir. Leur crédo, tel que formulé par Élisabeth Dau, est clair : « prendre le pouvoir pour le partager ».

Ces collectifs ont souvent recours au tirage au sort, favorisant représentativité et renouvellement. Les profils sont variés – jeunes, femmes, citoyens peu habitués au pouvoir – et cherchent à élargir la participation sociale et politique. La culture du pouvoir y est repensée : priorité à la coopération et au soin du collectif plutôt qu’à l’affirmation individuelle. Une fois en poste, ces équipes mettent en pratique une collégialité renforcée, et cherchent à échanger avec les minorités et les élus de l’opposition.

Au-delà des élus, la démocratie est étendue à l’administration locale : modes de recrutement ouverts, organisation moins hiérarchisée, autonomie accrue. L’enjeu : donner aux habitants un pouvoir réel sur les décisions. La délibération directe et structurée permet de confronter des intérêts divergents, de construire collectivement des décisions d’intérêt général, avec des résultats tangibles : relocalisation agricole, coopératives d’énergie citoyenne, protection de la biodiversité, création de lieux de cohésion sociale, transformation des politiques de déchets et de mobilité.

Ces initiatives montrent que mettre la démocratie au cœur de l’action publique transforme concrètement la vie des habitants et crée des espaces où l’action collective et la prise de décision se nourrissent mutuellement. En filigrane, en redistribuant les rôles et les responsabilités dans la décision publique, ces pratiques invitent à questionner la distinction classique entre élus et citoyens, et interrogent la place singulière de l’élu local.

4. L’élu local, un citoyen (comme les autres) ?

La table ronde a confirmé que l’élu reste avant tout un habitant. « Avant d’être élu, et même d’être citoyen, on est habitant d’un territoire. Avec une hypermédiatisation de la politique nationale, on a oublié qu’on était d’abord élu pour résoudre un certain nombre de questions, de besoins, pour répondre aux besoins des habitants. », résume Sabine Girard.

La proximité avec le territoire permet de mieux comprendre les réalités vécues, mais l’exercice du mandat implique contraintes et responsabilités. La reconnaissance des limites du pouvoir élu appelle à une « posture d’humilité » et à un regard renouvelé sur les citoyens comme ressource et « puits de savoir » (C. Grivel).

« Il faut accepter de faire confiance : faire confiance aux habitants, faire confiance aux experts d’usage ». (C. Grivel)

Il poursuit, partageant son expérience en tant qu’ancien maire : les élus doivent articuler expertise technique et savoirs d’usage, et garantir une délibération inclusive. Des initiatives, comme des fonds gérés par des jeunes, montrent que laisser les habitants maîtres des décisions produit une dynamique collective forte. Sabine Girard rejoint ce propos, indiquant que « l’important, c’est que les habitants restent absolument maîtres des sujets dont ils veulent discuter, de ce sur quoi ils veulent participer, et des façons dont ils veulent participer. ».

5. Comment les transitions écologiques et sociales réinterrogent-elles la démocratie ?

Les transitions écologiques et sociales révèlent la fragilité de nos démocraties. Concrètement : artificialisation des sols, gestion de l’eau, relocalisation agricole, accueil des populations, précarités énergétiques et alimentaires. Ces crises exigent arbitrages et hiérarchisation des priorités, et confrontent les élus à des choix perçus comme légitimes ou non.

« La plupart de ces élus se retrouvent déjà face à ces effondrements, ces transitions écologiques, ces effondrements du vivant. Ils sont bel et bien réels, palpables et ils se gèrent déjà au niveau local. Pourquoi ? Parce que derrière ces effondrements, ce qui parle, ce sont les inégalités, les injustices, les vulnérabilités de chacun, les urgences et les conflictualités. Et dans les conflictualités, je trouve qu’il y a quand même des réflexes intéressants en disant : « comment on organise la délibération démocratique autour des renoncements, autour des choix difficiles que nous posent ces effondrements, ces conflictualités ? ». » (Elisabeth Dau)

Ces enjeux mettent en lumière la tension entre urgence et démocratie. La tentation technocratique existe, mais la réussite dépend de la capacité à « intégrer à l’intérieur des institutions ces forces et énergies citoyennes, qui sont parfois d’abord des énergies des résistance aux institutions » (L. Schmid). Ces acteurs sont des forces de proposition, qu’il s’agisse de collectifs, d’associations ou d’habitants mobilisés localement.

Les transitions incitent à « penser la démocratie autour du bien commun » (C. Malo), en reconnaissant l’interdépendance des territoires, générations et catégories sociales. Elles obligent à dépasser les logiques sectorielles, à s’appuyer sur les usages et savoirs locaux, et à articuler justice sociale, écologie et pouvoir d’agir.

Ainsi, loin d’être abstraites, ces transitions constituent une porte concrète pour réinterroger la démocratie, en reconstruisant confiance, sens de l’action collective et pratiques vivantes. « Elles interrogent la solidité de notre démocratie, sa capacité à exister pleinement, c’est-à-dire comme un cadre permettant l’écoute » (C. Malo). Elles rappellent également que la démocratie n’est pas seulement un cadre institutionnel : c’est une expérience collective, concrète et transformatrice.

[1]

Elisabeth DAU,  co-fondatrice et directrice des études et recherches de la coopérative Fréquence Commune (co-)autrice de  « Prendre le pouvoir pour le partager. Expériences et apprentissages des communes participatives 2020-2026 ».
Sabine Girard, géographe à l’INRAE, élue de la commune de Saillans (2014-2020) https://cv.hal.science/sabine-girard « notice » Démocratie du faire du DicoPart https://www.dicopart.fr/democratie-du-faire-2023 
Lucile Schmid, présidente de La Fabrique Ecologique effectue actuellement une mission chez Emmaüs France pour articuler écologie et solidarités. https://www.lafabriqueecologique.fr/lecologie-du-quotidien-ou-comment-les-personnes-vulnerables-sont-ecolos-sans-le-dire/

Partager…

… et s’inscrire pour recevoir nos informations :

Nous n'avons pas pu confirmer votre inscription.
Votre inscription est confirmée.

Dans la boîte !

Inscrivez-vous à notre newsletter pour suivre nos actualités.