Cet article a été publié dans Le Monde, édition du 10/01/2024. Télécharger l’article

Qu’ont les habitants de ces lieux à dire et à se dire ?

Par Pierre-Antoine Landel, Administrateur de l’UNADEL, Géographe, ex Président du SCOT du Grand Rovaltain de 2010 à 2014, et Alain Villard, Conseiller Municipal de Romans, ex Directeur d’organismes HLM, ex chef de projet « politique de la ville ».

Suite au drame survenu durant la nuit du 18 novembre, le village de Crépol et le quartier de la Monnaie à Romans ont eu accès au statut de hauts lieux de la construction des fantasmes nationaux, à défaut de l’être du récit national. Ainsi, ils témoigneraient du processus de « dé civilisation en cours », passant par un effondrement des valeurs et la perspective d’une guerre civile, qui pour certains éditorialistes, réglerait les choses rapidement. Dans ce processus d’accroissement des déchirures, la posture opposant villes et campagnes apparaît comme dommageable. Pourtant, un fait ne peut rester inaperçu : pour quelques-uns d’entre eux, ces jeunes se connaissaient pour la simple raison qu’ils fréquentaient le même établissement scolaire.

A contrario de ces prises de position vues de loin et déformées par des visions préexistantes, l’observation du terrain montre deux réalités convergentes. D’un côté, le quartier sensible de La Monnaie résulte d’un long processus de relégation, de concentration de pauvreté et de perte des services publics déjà largement décrit dans les analyses de l’urbanisation contemporaine. La stigmatisation hâtive d’une population entière, dans une logique d’accroissement des déchirures, laisse peu de place à un avenir possible. Ce qui est peut-être moins souvent dit, c’est qu’un village comme Crépol est loin de la figure du rural homogène et opulent. Son statut de village de la seconde couronne périurbaine de Romans le caractérise différemment. En 2020, d’après l’INSEE, le revenu médian y est de 21070 euros par an, alors qu’il atteint 25 000 euros dans les communes voisines de la première couronne périurbaine, et n’est que de 19 930 euros dans la ville de Romans. Près de 80 % des actifs travaillent hors de la commune, ce qui rend la voiture incontournable, à l’heure où l’explosion des prix n’ouvre que peu de perspectives à ses habitants. Le café-restaurant du centre du village, qui était le lieu des rencontres des gens du pays et des alentours à l’heure du repas de midi, réunis autour de la fricassée de chevreau, a fermé. Sa licence de boissons a été cédée à un bar tabac déplacé à proximité de la mairie, elle-même reconstruite à l’extérieur du village, comme l’a été le groupe scolaire. Cela s’inscrit dans le long processus d’éclatement des lieux de résidence, de travail et de vivre ensemble, qui a affecté l’ensemble des territoires.

Au cours des dernières décennies, les politiques locales ont subi de profondes transformations. A Romans, l’idée d’éducation populaire, offrant des occasions de découverte, de loisirs et de mixité sociale aux jeunes est largement révolue. La Maire, qui fait le bonheur des gazettes, a réduit de plus de 50 % le soutien aux centres sociaux et maisons de quartier. La fermeture de la maison de la Nature, lieu de multiples partages et mixités a été décidée dès 2014, et l’emblématique MJC Robert Martin, à proximité du quartier est aujourd’hui confrontée à d’inextricables difficultés financières suite à la baisse des subventions. Il en est de même pour la maison de quartier Noël Guichard, située quartier dans le quartier. Les élus de l’opposition municipale dénoncent l’utilisation par la municipalité des financements de l’ANRU pour réaliser des travaux de réhabilitation d’espaces urbains de centre-ville au détriment des politiques éducatives d’accompagnement des familles. Côté régional, les contrats de développement impulsés sous d’anciennes mandatures qui permettaient d’accompagner des projets mis en œuvre au niveau local, tout en intégrant des moyens d’animation, ont été supprimés par le Président du Conseil régional Auvergne Rhône Alpes, au profit d’aides exclusives à l’investissement, accordées de façon descendante et discrétionnaire. Ils ont le mérite de se voir, et de devenir supports aux omniprésents panneaux publicitaires vantant les mérites de la Région. Mieux encore, par souci d’ « efficacité », la Communauté d’agglomération s’est élargie au territoire de Valence, réunissant plus de 50 communes et plus de 200.0000 habitants, anéantissant l’idée de pays rassemblant une ville et ses campagnes alentours, dans une logique de services, de proximité et de renforcement des liens sociaux. L’ambition essentielle est celle de l’attractivité économique, avec une hiérarchisation des zones d’activité, au sommet desquelles se trouve la zone liée à la gare TGV. La communauté d’agglomération vient d’annoncer la décision de déplacement du Palais de la Foire de Romans dans le quartier de la Monnaie, sur un terrain de 6,5 ha, comprenant 2 700 m² couverts et 14.800 m² d’aires extérieures, le reste étant consacré au stationnement. Ainsi pour un coût total de plus de 24 millions d’euros, les habitants de La Monnaie pourront assister quelques jours par an à un étalage de biens souvent inaccessibles, ou à l’organisation de grands événements économiques et culturels pour lesquels leurs seront offerts des activités de vigile et d’entretien des surfaces. Aujourd’hui l’utilisation politicienne d’un fait divers et la stigmatisation hâtive d’une population ne peuvent constituer des réponses adaptées. Ils contribuent à la fabrication de récits à partir de déformations de la réalité, alors que la priorité serait d’écouter les habitants des territoires et de les aider à savoir, pouvoir et vouloir habiter ensemble.

Ainsi, en est-il de la réalité du développement local aujourd’hui. Les habitants sont réduits au statut de bénéficiaires de services dont la priorisation, les objectifs et l’organisation sont décidés ailleurs. Pourtant La ville de Romans et ses campagnes sont dotées de ressources inestimables à l’heure des transitions en cours : la proximité de la nature, un patrimoine culturel et industriel remarquable, la tradition d’une agriculture de qualité, la présence forte et ancrée de structures de l’économie sociale et solidaire. C’est à partir de ces ressources et d’autres, telles que l’histoire sociale du territoire que pourrait être conçue une nouvelle façon d’habiter le territoire : celle d’y résider mais aussi d’avoir capacité de s’y investir collectivement et de le transformer! Il s’agit d’y vivre ensemble, non pas côte à côte et surtout pas face à face.

Partager…

… et s’inscrire pour recevoir nos informations :

Nous n'avons pas pu confirmer votre inscription.
Votre inscription est confirmée.

Dans la boîte !

Inscrivez-vous à notre newsletter pour suivre nos actualités.